CHAPITRE XI

Ils étaient à trois lieues, peut-être, de la côte, et voguaient toujours vent debout quand l’albatros apparut, glissant tel un fantôme sur ses ailes séraphiques. Il poussa un cri, un seul. Polgara inclina la tête en réponse, puis il se plaça juste devant la proue comme s’il menait le vaisseau.

— C’est drôle, remarqua Velvet. Il ressemble à celui que nous avons vu en allant à l’île de Verkat.

— Il ne lui ressemble pas, mon chou : c’est lui, rectifia Polgara.

— C’est impossible, Dame Polgara. Il était de l’autre côté du monde.

— Ses ailes de géant se rient des océans.

— Que fait-il ici ?

— Il a une tâche à mener, lui aussi.

— Oh ? Et laquelle ?

— Il n’a pas jugé bon de me le dire, et il serait impoli de le lui demander.

Zakath arpentait le pont de long en large en remuant les épaules comme pour trouver sa place dans son armure.

— Ça a fière allure vu de loin, mais à porter c’est une vraie plaie.

— Pensez à celles qui vous attendraient si vous ne la portiez pas en cas d’urgence ! rétorqua Garion.

— Enfin, on doit finir par s’y habituer, à la longue.

— N’y comptez pas trop.

L’île de Perivor n’était pas tout près, mais l’étrange navire manœuvré par son équipage muet glissait si vite sur les gouffres amers qu’il accosta dès le lendemain midi le long d’une côte boisée.

— Tu ne peux pas savoir comme je suis content de retrouver le plancher des vaches, fit Silk alors qu’ils menaient les chevaux à terre. Un vaisseau qui file face au vent et des marins qui ne jurent pas, ça me met un peu mal à l’aise.

— Il y a des tas de choses dans cette affaire qui me mettent très mal à l’aise, rétorqua Garion.

— Oui, seulement, moi, je suis un garçon ordinaire, alors que toi tu es un héros.

— Et alors ?

— Les héros n’ont pas le droit d’avoir les foies.

— Qui a décrété ça ?

— C’est de notoriété publique. Où est passé cet albatros ?

— Il est parti quand nous sommes arrivés en vue de la côte, répondit Garion en abaissant sa visière.

— Polgara peut dire ce qu’elle veut, reprit Silk avec un frisson, j’ai connu des tas de marins, et je n’en ai jamais entendu un seul dire du bien de ces volatiles.

— Les marins sont superstitieux.

— Il y a un fondement objectif à toutes les superstitions. Ce n’est pas un rivage très accueillant, hein ? soupira-t-il en scrutant, les paupières plissées, les arbres au tronc noir qui bordaient le haut de la plage. Je me demande pourquoi ils ne nous ont pas débarqués dans un port ?

— Qui peut dire pourquoi les Dais font les choses ? Ils ont des raisons que la raison ne connaît pas.

Lorsque tous les chevaux furent à terre, Garion et ses compagnons se mirent en selle et remontèrent vers le haut de la plage et les bois.

— Je vais vous couper des lances, à Zakath et à toi, proposa Durnik en mettant pied à terre. Cyradis ne vous a sûrement pas fait revêtir ces armures pour rien, et puis je trouve qu’un homme en armure a l’air tout nu sans lance.

Il disparut entre les arbres avec sa hache et revint quelques instants plus tard avec deux solides perches.

— Je les taillerai en pointe ce soir, quand nous nous arrêterons, promit-il.

— Eh bien, ça va être commode, marmonna Zakath, tout empêtré avec sa lance et son bouclier.

— Regardez, intervint Garion en lui faisant une démonstration. Vous passez la courroie de votre bouclier à votre bras gauche, vous tenez les rênes du cheval avec la même main, vous coincez le bout de la lance dans l’étrier, à côté de votre pied droit, et vous la maintenez avec votre main libre.

— Vous vous êtes déjà battu avec ça ?

— Quelques fois, oui. C’est assez efficace contre un homme en armure. Quand on lui fait vider les étriers, il lui faut un moment pour se relever !

Beldin, qui était parti en éclaireur, selon son habitude, revint en planant comme un fantôme sur ses ailes silencieuses, presque immobiles, et reprit forme humaine.

— Vous n’allez pas me croire.

— Dis toujours, soupira Belgarath.

— Un château, droit devant.

— Un quoi ?

— Un château. Un très gros bâtiment avec des murailles, des douves et un pont-levis.

— Je sais ce que c’est qu’un château, Beldin.

— Alors pourquoi tu me le demandes ? Enfin, celui-ci offre une particularité : il donne l’impression d’avoir été déménagé pierre par pierre d’Arendie.

— Notre amie Cyradis pourrait peut-être nous expliquer ce mystère ? hasarda Belgarath.

— Ce n’est point un mystère, Vénérable Ancien, répondit la fille aux yeux bandés. Il y a deux mille ans, des aventuriers venus du Ponant ont échoué sur cette île. Comprenant qu’ils ne pourraient réparer leur bâtiment, ils se sont installés ici et ont épousé des habitantes de la région. Ils sont restés fidèles aux us, aux coutumes et même au parler de leur pays natal.

— Des tas de « m’est avis que » et de « messire » ? risqua Silk.

Elle opina du chef.

— Des donjons ?

Elle acquiesça à nouveau sans mot dire.

— Et des hommes en armure, comme Garion et Zakath ?

— Il en est bien ainsi, Prince Kheldar.

Il mit sa main devant ses yeux et poussa un gémissement.

— Quel est le problème, Kheldar ? s’inquiéta le Malloréen.

— Quand je pense que nous avons fait des milliers de lieues pour nous retrouver nez à nez avec des Mimbraïques…

— Tous les récits que l’on m’a fait de la bataille de Thull Mardu sont unanimes : ce sont des hommes très courageux. Ça explique peut-être la réputation de cette île.

— Ça, pour être courageux, ils sont courageux, confirma le petit Drasnien. Ce sont les hommes les plus intrépides du monde – peut-être parce qu’il faut un minimum de cervelle pour connaître la peur. Mandorallen, l’ami de Garion, est absolument convaincu d’être invincible.

— Il l’est ! affirma Ce’Nedra, toujours prompte à voler au secours de son chevalier. Une fois, je l’ai vu tuer un lion à mains nues.

— Sa réputation est parvenue jusqu’à mes oreilles, confirma Zakath, mais je la croyais un tantinet exagérée.

— A peine, lui assura Garion. Je l’ai moi-même entendu proposer à Barak et Hettar d’attaquer à eux trois les légions tolnedraines tout entières !

— Il disait peut-être ça pour rire.

— Les chevaliers mimbraïques ignorent la plaisanterie, réfuta Silk.

— Je ne vous laisserai pas insulter mon chevalier ! protesta la petite reine de Riva.

— Ce n’est pas une insulte, se récria le petit homme au museau de fouine, c’est une description. Il est tellement noble qu’il me donne la chair de poule.

— Il faut dire que la noblesse est un concept tellement étranger aux Drasniens…, insinua-t-elle perfidement.

— Pas étranger, Ce’Nedra. Incompréhensible.

— Allons, ils ont peut-être évolué, en deux mille ans, fit Durnik d’un ton plein d’espoir.

— A ta place, mon cher frère, je n’y compterais pas trop, grommela Beldin. D’après mon expérience, dans l’isolement, les gens ont tendance à se confire comme des cornichons dans leur vinaigre.

— Je me dois de vous avertir, reprit Cyradis. Les habitants de cette île ont de curieuses particularités dues à leur origine : s’ils sont à bien des égards tels que vous les décrivez, ils ont aussi un héritage dalasien et n’ignorent rien des arts propres à notre peuple.

— C’est complet ! fit sardoniquement Silk. Des Mimbraïques adeptes de la sorcellerie ! Enfin, à condition qu’ils aient réussi à piger dans quel sens jeter leurs sorts…

— Est-ce pour cela, Cyradis, que nous sommes en armure, Zakath et moi ? fit Garion. Vous auriez pu nous le dire, non ?

— Il était nécessaire que vous l’appreniez par vous-même.

— Eh bien, allons voir ça, soupira Belgarath. Ce ne sont pas les premiers Mimbraïques auxquels nous avons affaire et nous nous en sommes généralement bien sortis.

Ils traversèrent la forêt marbrée d’or par le soleil et, en arrivant à la lisière des arbres, ils virent le château dont leur avait parlé Beldin. Il se dressait au sommet d’une butte et rien n’y manquait des créneaux et des mâchicoulis rituels.

— Très impressionnant, murmura Zakath.

— Inutile de rester tapis sous les arbres, déclara Belgarath. Nous n’avons aucune chance de traverser cette zone dégagée sans nous faire repérer. Garion, Zakath, prenez la tête. Les hommes en armure sont souvent accueillis avec courtoisie.

— Euh… vous voulez que nous approchions du château comme ça ? s’étonna Silk.

— C’est ce que nous avons de mieux à faire. S’ils ont conservé les schémas de pensée des Mimbraïques, ils ne pourront pas s’empêcher de nous offrir l’hospitalité pour la nuit, et comme nous avons besoin d’informations…

Ils s’engagèrent donc au pas à travers la prairie, vers la sinistre bâtisse.

— Quand nous y serons, laissez-moi faire la conversation, suggéra Garion. Je connais un peu leur façon de parler.

— Bonne idée, acquiesça Zakath. Je m’emmêlerais sûrement la langue dans toutes ces formules archaïques.

Un coup de trompe émanant du château annonça qu’on les avait vus, et quelques minutes plus tard, une douzaine de chevaliers en armure franchissaient le pont-levis au trot. Garion talonna Chrestien pour lui faire prendre légèrement la tête.

— Veuille, Seigneur Chevalier, modérer l’allure de ton destrier, commença l’homme qui semblait être le chef de la délégation. Je suis Messire Astellig, baron de ces lieux. Souffre que je Te demande Ton nom et ce qui vous amène, Tes compagnons et Toi-même, aux portes de mon donjon ?

— Je ne puis, Sire Chevalier, Te révéler mon nom, répondit Garion, et ce pour des raisons que je T’exposerai en temps utile, mais je puis Te dire que nous sommes, mon frère d’armes et moi-même, engagés ainsi que nos compagnons ici présents dans une quête de la première urgence et venons Te demander l’hospitalité pour la nuit, qui devrait descendre sur nous, m’est avis, d’ici quelques heures à peine.

Garion s’interrompit pour reprendre son souffle. Il était assez content de son petit discours.

— Considère-Toi, Seigneur Chevalier, comme chez Toi, répondit le baron avec emphase. Tout noble digne de ce nom est tenu par l’honneur, sinon par la courtoisie, d’offrir aide et protection aux preux investis dans une quête.

— Onc ne saurais, Sire Astellig, suffisamment T’exprimer ma gratitude. Nous escortons, ainsi que Tu peux le voir, des dames de qualité que les rigueurs du voyage ont moult lassées.

— En ce cas, Sire Chevalier, procédons de suite vers ma demeure. Veiller au bien-être des dames est le devoir primordial de l’homme de haute naissance.

Il fit volter son cheval et les mena vers son nid d’aigle, aussitôt imité par ses hommes.

— Très élégant, commenta Zakath d’un ton admiratif.

— On s’habitue à leur façon de parler, au bout d’un moment, répondit modestement Garion. L’ennui, c’est qu’ils font des phrases tellement compliquées qu’on oublie parfois le début avant d’arriver à la fin.

Ils mirent pied à terre dans une cour dallée de pierre.

— Mes gens vont vous conduire, Tes compagnons et Toi-même, Sire Chevalier, à des appartements confortables où vous pourrez vous rafraîchir, annonça le baron Astellig. Ensuite de quoi, si cela ne Te messied point, peut-être daigneras-Tu m’exposer en quoi je pourrais T’aider dans Ta noble quête.

— Sache, Messire, que nous apprécions fort Ta courtoisie. Crois bien que mon frère chevalier et moi-même nous joindrons à Toi sitôt que nous serons assurés du bien-être de ces dames.

Ils suivirent l’un des serviteurs du baron qui les mena vers le premier étage du bâtiment principal et leur ouvrit les portes d’une enfilade de suites.

— Garion, tu m’étonneras toujours, déclara Polgara. J’aurais juré que tu n’avais pas idée de ce qu’était le langage civilisé.

— Merci, répondit-il un peu aigrement.

— Il vaut peut-être mieux que vous redescendiez seuls, Zakath et toi, suggéra Belgarath. Tu as assez habilement esquivé quand le baron t’a demandé ton nom, mais si nous allons discuter avec lui, il risque d’exiger des présentations en bonne et due forme. Faites attention à ce que vous lui direz. Renseignez-vous sur les coutumes locales, les conflits en cours, ce genre de chose. Zakath, quelle est la capitale de l’île ?

— Ça doit être Dal Perivor.

— C’est sans doute là que nous devons aller. Vous avez une idée de l’endroit où ça se trouve ?

— De l’autre côté de l’île.

— Naturellement, soupira Silk.

— Bon, eh bien, allez-y, suggéra Belgarath aux deux hommes en armure. Ne faites pas attendre notre hôte.

— Quand tout ça sera fini, Garion, vous ne pourriez pas me le louer ? demanda Zakath alors que les deux hommes suivaient un corridor dans un grand bruit de ferraille. Vous vous feriez un beau petit pécule et moi j’aurais le gouvernement le plus efficace du monde.

— Vous vous encombreriez d’un immortel qui aurait toutes les chances de gouverner jusqu’à la fin des temps ? releva Garion avec amusement. Sans compter qu’il est sûrement encore plus corrompu que Silk et Sadi réunis. C’est un vieillard pervers, Kal Zakath. Il est plus sage que des générations entières, mais plein de sales habitudes.

— Comment pouvez-vous parler ainsi de votre grand-père ? se récria Zakath.

— Les faits sont les faits, Majesté.

— Les Aloriens sont décidément de drôles de gens.

— Nous n’avons jamais prétendu le contraire.

Un cliquetis de griffes se fit entendre dans leur dos, et la louve se glissa entre eux.

— Celle-ci se demandait où vous alliez, dit-elle.

— Eh bien, petite sœur, celui-ci et son ami vont parler avec le maître de cette demeure, répondit Garion.

— Celle-ci va vous accompagner. Celle-ci contribuera peut-être à vous éviter des impairs.

— Que dit-elle ? s’enquit Zakath.

— Elle vient avec nous. Elle nous empêchera de raconter trop de bêtises, répondit Garion.

— Une louve ?

— Ce n’est pas une louve ordinaire. Elle commence à m’inspirer certains soupçons.

— Celle-ci se réjouit de savoir ce louveteau doté d’un sens de l’observation minimal, nota la louve en reniflant.

— Grand merci, répondit Garion. Celui-ci se réjouit d’avoir l’approbation d’une parente tant-aimée.

— Celle-ci te serait reconnaissante, toutefois, de garder ta découverte pour toi, fit-elle en remuant la queue.

— Ça va de soi, promit-il.

— Et là, qu’est-ce qu’elle vous racontait ?

— Oh, des histoires de loups, répondit évasivement Garion. Des trucs intraduisibles.

Le baron Astellig les attendait, assis dans un grand fauteuil devant un bon feu de cheminée. Il avait ôté son armure.

— Il en a toujours été ainsi, ô Preux Chevaliers, dit-il. La pierre protège contre les ennemis, mais elle est d’une froidure inexorable et l’hiver s’attarde longuement en son sein. Aussi entretenons-nous des feux même quand l’été berce notre île de sa douceur.

— La pierre, en vérité, héberge une oppressante glacialité, acquiesça Garion avec conviction. Il en est ainsi jusques aux murailles inviolables de Vo Mimbre.

— Adoncques, ô Chevalier, Tu as vu Vo Mimbre ! s’exclama le baron, émerveillé. Je donnerais tout en ce monde et dans l’autre pour contempler cette cité fabuleuse ! A quoi ressemble-t-elle ?

— Elle est immense, Messire, répondit Garion. Et ses pierres d’or renvoient aux cieux la lumière du soleil ainsi que pour les humilier de sa splendeur.

— Sire Chevalier, je suis béni entre tous les hommes, dit-il d’une voix vibrante d’émotion, l’œil humide. Cette rencontre inespérée avec un chevalier animé de la plus noble des missions et doté d’une éloquence à nulle autre pareille demeurera de ma vie le couronnement, car le précieux souvenir de Vo Mimbre vibre toujours dans nos mémoires et nous soutient dans notre exil solitaire, quoique chaque saison qui passe en assourdisse l’écho, tout comme l’âge cruel enserrant notre cœur dans sa gangue estompe et fait disparaître le visage de nos chers disparus ainsi que les rêves au matin.

— Sache, Messire, fit Zakath, un brin haletant, que Tes paroles me brisent le cœur. Si j’en ai le pouvoir – et je l’ai « assurément –, je Te mènerai, dans un proche avenir, à Vo Mimbre même, je Te présenterai à ceux qui règnent en cet endroit et Tu retrouveras enfin ceux de Ton peuple.

— Vous voyez, ça s’attrape, murmura Garion à l’oreille de son ami.

Le baron s’épongea les yeux sans fausse pudeur.

— Je remarque, Preux Chevaliers, votre étrange chien, dit-il pour rompre un silence qui devenait pesant. Ou plutôt votre chienne, ce me semble.

— Du calme ! ordonna fermement Garion à la louve.

— Ce terme est tout de même parfaitement injurieux, gronda-t-elle.

— Bon, il n’y peut rien. Ce n’est pas lui qui l’a inventé.

— Elle est élancée et semble souple, continua le baron. Et ses yeux d’or témoignent d’une intelligence qui de loin passe celle des infortunés bâtards infestant ce royaume. Sauriez-vous, d’aventure, identifier sa race ?

— C’est une louve, Messire, répondit Garion.

— Une louve ! s’écria le baron en se levant d’un bond. Fuyons, Messeigneurs, devant que cette terrifiante bête ne se jette sur nous et ne nous dévore !

C’était un peu théâtral, mais ça impressionnait parfois les populations. Garion se pencha et gratta la louve entre les oreilles.

— Tu es, ô Sire Chevalier, d’une bravoure à nulle autre pareille ! s’exclama le baron, émerveillé.

— Elle est mon amie, Messire, répondit ledit Chevalier. Nous sommes unis par des liens que Tu ne saurais imaginer.

— Celle-ci te conseille de cesser ce grattouillis, grogna la louve. A moins que tu n’aies une patte de devant de rechange.

— Vous n’oseriez pas faire ça ! s’exclama-t-il en retirant précipitamment sa main.

— Va savoir, fit-elle en découvrant les crocs dans quelque chose qui pouvait passer pour un sourire.

— Tu parles le langage des bêtes ? hoqueta le baron.

— Seulement de quelques-unes, Messire. Elles ont chacune leur parler, ainsi que Tu le sais sûrement. Je ne suis point parvenu à maîtriser celui des serpents, sans doute à cause de la forme de ma langue.

— Par ma foi, Sire Chevalier, Tu es un drôle d’homme ! s’esclaffa le baron. Je Te dois d’ores et déjà moult sujets de méditation et d’émerveillement. Or donc, venons-en à l’essentiel : que peux-Tu me révéler de Ta quête ?

— Là, tu as intérêt à faire attention à ce que tu dis, l’avertit la louve.

— Ainsi que Tu le sais peut-être, Messire, commença Garion en pesant chaque mot, le monde est la proie d’un grand péril.

Là, il ne risquait pas grand-chose. Le monde était toujours la proie d’un grand péril. Et plus le péril était éloigné, plus il avait l’air grand.

— En vérité, confirma le baron avec ferveur.

— Nous nous sommes assigné pour tâche, mon fidèle compagnon et moi-même, de combattre ce mal. Or la rumeur, si elle avait vent de notre identité, nous précéderait en tous lieux, tel un chien hurlant, pour annoncer notre venue au mécréant dont nous avons voué la perte. Si cet ennemi vicieux devait être informé de notre approche, ses séides nous mettraient des bâtons dans les roues. Voilà pourquoi il faut nous cacher derrière nos visières et nous garder de clamer nos noms à la face du monde, encore qu’ils soient auréolés d’honneur dans moult contrées, décréta Garion qui commençait à s’amuser comme un petit fou. Si nous ne craignons aucun être vivant, nous n’osons mettre en danger la vie de nos compagnons d’aventure, poursuivit-il en se disant que Mandorallen n’aurait pas fait mieux. De plus, notre quête est jonchée de chausse-trapes, des maléfices si puissants qu’ils risqueraient d’entraver nos prouesses. Adoncques sommes-nous contraints, quoique ce procédé nous répugne, d’approcher ce méprisable mécréant aussi furtivement que le serpent pour lui administrer le châtiment qu’il mérite.

Il s’efforça de prononcer ces dernières paroles comme s’il était l’agent du destin, ou au moins de leur donner l’impact d’un coup de tonnerre. Le baron réagit comme prévu.

— Mon épée, le bras de mes compagnons d’armes sont à Toi, Messire, fit-il, tétanisé. Permets-nous de contribuer à l’éradication de ce péril, pour toujours et à jamais.

Garion leva la main pour tempérer son enthousiasme. Allons, ce baron était un Mimbraïque pur sucre…

— Hélas, Messire Astellig, reprit-il d’un ton de regret. De tout mon cœur, de toute mon âme, j’aimerais associer Tes preux à notre quête, mais cela ne se peut. Cette tâche nous incombe à mes compagnons et à moi-même. Accepter Ton aide dans cette entreprise serait nous aliéner les hordes du monde des esprits qui sont partie prenante dans cette affaire. Nous ne sommes que des mortels, tous autant que nous sommes, alors que le monde des esprits est peuplé d’immortels. En défiant les injonctions des esprits nous risquerions fort d’écarter les entités amicales qui sont de notre côté dans ce combat ultime.

— Cela me brise le cœur, Messire Chevalier, répondit tristement le baron, mais Ton argumentation ne manque pas de pertinence. Sache en outre qu’un de mes proches est récemment venu de Dal Perivor, notre capitale, et m’a secrètement averti que la cour était le théâtre d’événements préoccupants. Il y a quelques jours, un sorcier est apparu au palais royal. Grâce sans nul doute à des enchantements tels que ceux que Tu viens de mentionner, il a réussi à gagner en quelques heures à peine la confiance de notre roi dont il est maintenant le plus proche conseiller. Il détient une autorité quasiment absolue sur le royaume. Gardez-vous bien, Preux Chevaliers. Si le sorcier se trouvait, par le plus grand des hasards, être l’un des séides de votre ennemi, sachez qu’il a désormais le pouvoir de gravement vous nuire. M’est avis, ajouta-t-il avec un petit sourire en coin, qu’il n’a pas dû lui être bien difficile d’embobeliner notre souverain. Il ne sied point de juger son roi, mais les facultés intellectuelles de Sa Majesté sont limitées.

Hein ? se dit Garion. Rêvait-il ou avait-il vraiment entendu un Mimbraïque prononcer ces paroles ?

— Ce sorcier, continua le baron, est un homme pervers, et je me dois de T’aviser, au nom de la fraternité qui unit les chevaliers, de l’éviter.

— Grâce t’en soit rendue, Messire, répondit Garion. Mais notre destinée, notre quête, nous commandent d’aller à Dal Perivor. Si nécessaire, nous affronterons ce sorcier et débarrasserons le royaume de son influence pernicieuse.

— Puissent les Dieux et les esprits guider votre main, fit le baron avec ferveur. Et qui sait, ajouta-t-il avec un grand sourire, peut-être pourrai-je vous admirer, Ton vaillant et laconique compagnon ainsi que toi-même, quand vous lui administrerez le châtiment que vous jugerez lui revenir.

— Nous en serions honorés, Messire, affirma Zakath.

— C’est dans cette perspective, Preux Chevaliers, que je vous offre, si cela vous sied, de nous accompagner dès demain, quelques nobles et moi-même, au palais royal de Dal Perivor où notre roi a ordonné un grand tournoi afin de sélectionner les champions destinés à résoudre certain problème récurrent qui se pose à nous. Sachez encore que, selon une tradition séculaire, les malentendus et les inimitiés font l’objet d’une trêve générale au cours de cette période et que nous n’avons rien à craindre au cours de ce voyage.

— Nulle suggestion, Messire, fit Garion avec une courbette qui arracha un grincement à son armure, ne saurait mieux servir nos desseins que cette gracieuse invitation. Aussi Te prierons-nous de nous autoriser à nous retirer pour procéder à nos préparatifs.

Garion et Zakath repartirent dans les interminables corridors, le cliquetis de leurs armures accompagné par celui des griffes de la louve.

— Celle-ci s’estime satisfaite, déclara-t-elle. Vous ne vous en êtes pas trop mal sortis, pour deux louveteaux.

La sibylle de Kell
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